La légendaire discrétion des dominants

Soit réaliste, soit raisonnable, n’en demande pas trop, tu devrais accepter de faire profil bas, tu sais un peu de consensus, vous autres vous manquez de discrétions, encore une manifestation ça n’arrête jamais, tu veux pas passer à autre chose, tu es agressif-ve, tu manques de discrétion, grandis un peu, c’est comme ça, on n’est pas dans le monde des bisounours.
Tout cela vous est étrangement familier?
Félicitations ! ☻/

Femme, homo, bi, transgenre, intersexué-e-s, noir-e, arabe, handicapé-e, malade, musulman-e, juif-ve, [religion de votre choix qui ne soit pas chrétienne], gros-sse, prolétaire, libertin-e, pute, polyamoureux-ses, végétarien-ne, vegan. Vous en êtes ?

C’est bizarre, aussi différentes puissent êtres toutes les personnes appartenant à une ou plusieurs des catégories citées, nous avons probablement ce point en commun pour la plupart d’entre nous. L’injonction à la discrétion, au silence et à l’adaptation aux critères des dominants. Oui je dis « des dominants » et pas « de la majorité », car si en France vous enlevez femmes, homo, bi, transgenres, intersexué-es, noir-es, arabes, handicapé-es, malades, musulman-es, juif-ves, [religion de votre choix qui ne soit pas chrétienne], gros-sses, prolétaires, libertin-es, putes, polyamoureux-ses, végétarien-nes, vegans il ne reste plus qu’une petite partie de la population initiale, n’est-ce pas ? C’est pour cela que j’aime bien l’intersectionnalité, cela permet de prendre conscience de notre force… Au fait, j’ai créé un forum à ce sujet, bienvenue ! http://intersectionnalite.forumactif.org/

Les conservateurs, ces victimes silencieuses

Avec les frasques de la manif’ pour tous, on commence à l’oublier, mais les conservateurs se sont longtemps targués d’êtres une majorité silencieuse qu’on ne respecte pas. Pendant les manifestations sur la réforme des retraites par exemple. Il y a aussi les membres de ma famille, de droite, qui se vantent d’être allés travailler pendant mai 68 et d’avoir fermé leur bouche. Parfois ils se plaignent de telle ou telle réforme passée mais si je demande leur réaction à l’époque, ça se limite à gueuler contre son écran de télévision. Qu’à cela ne tienne : ils sont très fiers de ne pas avoir milité. Et c’est le cas de beaucoup de conservateurs en fait…

Les mouvements sociaux, les manifestations, les passages dans les média, semblent être pour eux une pratique honteuse qu’ils ne sauraient se réduire à avoir. À moins bien sûr qu’on essaie de donner les mêmes droits aux familles des homo qu’à celles des hétéro : la c’est l’émeute ! Mais aussi, ’faut les comprendre, avec un gouvernement de gauche, ils ne se sentent plus chez eux. Pester dans les commentaires des 4 vérités, d’Atlantico et du Figaro ne suffit plus, il faut agir !

Et finalement je me dis tant mieux. Oui, tant mieux qu’ils se mettent eux aussi à trouver la rue utile, à considérer qu’il faille manifester lorsqu’on est en désaccord avec le gouvernement. Bon forcément, ils découvrent aussi la violence qui va avec, la répression, les CRS et comme BFM TV nous a fournit un reportage assidu de la manif du 24 mars, des militants de gauche hilares ont pu entendre des réac’ s’imaginer qu’il n’y a que eux qu’on charge, gaze, frappe lorsqu’ils essaient de passer un barage de CRS. S’imaginer que quand ce sont ces salauds de gauchiiiissssss qui défilent les forces de police auraient la fleur au fusil, le sourire et que nous pourrions circuler dans toutes les rues de notre choix. Pourquoi ils imaginent cela ? Parce qu’il n’étaient jamais venu défiler avec les gauchistes, ou les anar, ou les lgbt, ils voyaient juste le reportage du JT de TF1 qui montrait tout le tintamarre et l’agitation de la manif en évitant soigneusement les charges et le gaz. Avant il n’y avait guère que les fachos, à droite, pour agir dans la rue, hélas, avec une violence inouïe, la ville de Lyon en sait quelque chose… Désormais, avec la manif’ pour tous, des réac’ de toutes sensibilités découvrent ce que coûte une mobilisation, ce qu’il se passe dans la rue, ce qu’est le travail des CRS. Je n’en demandais pas tant. S’ils commencent à trouver la rue utile et les CRS emmerdant, on peut naïvement espérer qu’ils vont se calmer sur la surveillance partout, la privatisation de la rue, la répression policière. Non, je rêve ?

Oui je rêve. Car eux se confèrent une légitimité qu’ils n’accorderont jamais aux gauchistes, déviants sexuels, métèques qu’ils détestent tant. Car eux défendent des valeurs dont ils pensent qu’elles ont toujours été, juste parce que ça fait vachement longtemps que ça dure et qu’ils n’ont pas cherché précisément la date d’apparition. T‘façon, la recherche, c’est rien que des fonctionnaires socialistes alors… Rien ne vaut le bon vieux non-argument du «bon sens». Comme ils ne veulent pas chercher, il faut bien qu’ils trouvent leur inspiration quelque part, ce sera donc dans une inspiration transcendantale, ils sauraient la vérité d’instinct depuis leur naissance, rien ce ne les détournera de ce chemin indiquant : LE BON SENS ! Personne ne sait où il mène, mais il a moult adeptes.

Quand on a saisi à quel point ces gens là sont dénués de doute, on comprend mieux leurs réactions et recommandations à l’égard des militants qu’ils jugent mal-avisés.

Pourquoi nous veulent ils plus discrets ?

Quand nous gueulons, ça s’entend. Mais on peut nous ignorer. Quand il y a une grève, on peut laisser le mouvement se fatiguer en une paire de semaine et continuer à agir comme si rien ne s’était passé. Une manif, tant que les média n’y prêtent pas trop attention et qu’elle est froide et facilement dispersée, l’impact sera minime.

Et alors, les réac’ de tout poil vont venir t’expliquer que ta manif, là, c’était bien mignon, mais qu’il faudrait songer à travailler et l’ouvrir un peu moins. Ou alors que la Gay Pride, ça dessert la cause car c’est pas discret et puis vulgaire, mêmes qu’ils ont vu des fesses, des nichons et des ventres alors que c’était même pas sur la plage. Et eux ils connaissent des noirs/arabes/gays/lesbiennes mais qui ont la décence d’être discret alors ça leur va. Ça leur est jamais venu à l’idée que leurs «amis» sont discrets en leur présence simplement par consensus, parce qu’ils sont du genre timides et ne veulent pas se disputer. Ou qu’ils se font discrets, ne se politisent pas, ne vont pas aux manif’, par crainte d’être agressés.

J’en déduis que pour être efficace il est nécessaire d’être jugé indiscret par les réac’, sinon cela signifie que nous n’avons eu aucun impact. S’il n’y a rien qui les secoue, ils vont passer, oublier, et ’faut pas compter qu’ils nous respectent plus qu’avant.

Je les vois comme ces vieux beauf instruits qui expliquent qu’ils ne sont pas misogynes puisqu’ils aiment par dessus tout les belles femmes ! Les moches, celles pas à leur goût, qu’elles changent ou qu’elles crèvent, on s’en fout. Je transpose : ils n’ont rien contre nous, rien contre les «minorités» à condition que les personnes en faisant partie soient discrètes et tentent de rentrer dans le moule, de les imiter. L’arabe en costard cravate sera leur égal, mais celui en djellaba un dangereux extrémiste. Une femme qui travail a tout leur respect, mais à condition qu’elle gère seule le ménage, la lessive, la cuisine et les enfants aussi. Vous voyez le principe ? Égalité, OK, mais à conditions que nous suivions leurs coutumes, leurs mœurs, leurs goûts, leur vision globale du monde et de ce que doit être la société.

Et la me reviennent en mémoire des propos que j’ai très souvent vu passer… Parfois au sujet du racisme, ou du féminisme, ou de l’homophobie… C’était durant des conversations, sur des commentaires d’articles sur le net, dans des reportages. Je vous donne le modèle «Alors moi j’avais rien spécialement contre les [insérer minorité ici], mais maintenant que j’ai vu cet acte militant pas très discret et cette personne exprimer sa colère, bah je les déteste tous et je ne ferai rien pour soutenir, là !» Allez, dites, vous aussi vous connaissez ça, n’est-ce pas ? Mais qu’est-ce qui peut bien faire croire à ces ahuris que nous recherchons en priorité leur complaisance et leur amour ? L’orgueil de paon prêt à fourrer mâtiné de la recherche d’attention d’un chihuahua mal toiletté associé à une grossièreté de phacochère lobotomisé que ne cachent absolument pas de tels propos ! Votre amour ? Vous croyez que nous recherchons votre amour ? Attendez, là, tout va s’expliquer, parce qu’en fait vous avez cru ne devoir le respect et la politesse qu’aux gens que vous aimez ? Et bien on est mal barrés si on vous suit là dessus ! Déjà, commencez par rechercher la tolérance, c’est le minimum qui permet de ne pas être violent avec les personnes différentes de nous. Après, peut-être aurez vous assez évolué pour tenter de ressentir du respect. Et alors le chemin vers l’égalité vous semblera plus clair et le militantisme plus justifié. Mais pour l’amour, on va pas s’affoler hein, vous en faites pas, nous avons nos propres amis, proches, partenaires, nous pourrons vivre sans vous.

Le pire, c’est quand ce genre de comportements se retrouvent jusqu’à l’intérieur des milieux militants ! Les LGBT qui parfois ne supportent pas les «folles», les femmes qui s’époumonent pour clamer haut et fort qu’elles ne sont pas féministes, afin de complaire aux hommes mal à l’aise devant les militantes, obtenir leurs susucres. Les féministes qui veulent qu’on fasse du militantisme mais sans jamais être agressif. Les homo anti-gay-pride parce que c’est pô discret. Tous ces gens sont pourtant pas totalement crétin, ni profondément méchants, mais eux aussi sont passés par les injonctions au silence, à la discrétions, à l’intégration, à l’assimilation pardon ! Car en France, on n’intègre pas, on assimile ! Et certain-e-s y ont été plus sensibles que d’autres.

Alors c’est quoi la discrétion ?

La discrétion des dominants, c’est d’êtres présents en majorité écrasante en politique dans tous les secteurs, ainsi que dans les corps de métiers de CSP supérieures. C’est aussi d’être sur-représenté parmi les héros de fictions, dans les média, la presse, les reportages. Travaillez, roulez vous des patins, racontez nous tout de vos troubles émotionnels et votre crise de la quarantaine dans toutes les salles de ciné, sur toutes les affiches, dans les livres, à la radio, partout ! N’oubliez pas d’être en toute situation considérés comme le choix par défaut, l’être par défaut. Que tout ce qui n’est pas comme vous fera parti d’une catégorie à part, bien déterminée, marquée. Les chercheurs, les journalistes, les politiciens, les protagonistes, les ingénieurs : c’est vous ! Les délinquants, les militants violents, les crève-la-faim : c’est les autres ! Allez et comme vous tenez absolument à être discret et passe-partout, plaignez vous de subir des stigmatisations et du racisme malgré tous vos privilèges !

10 réflexions sur “ La légendaire discrétion des dominants ”

  1. Ça me fait penser à un bout de l’article de Mar_Lard.

    En effet, pas mal de gens ont tellement intégrés certaines normes que le simple fait d’essayer de les questionner est vu comme une action totalement disproportionnée…
    Je pense que ces gens-là sont, malheureusement, à peu près incapables de réaliser que celles et ceux dont ils réclament la « discrétion » s’en prennent autant dans la tronche ; ça remet « beaucoup trop » en cause leur confort intellectuel.

    Tu fais bien de rappeler que nous faisons tous partie d’une minorité ou d’une autre ; nous sommes tous concernés par le problème. Même eux.

    Lorsque les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.
    Lorsqu’ils ont emprisonné les socialistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas socialiste.
    Lorsqu’ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.
    Lorsqu’ils sont venus me chercher il ne restait plus personne pour protester.

  2. Je t’avais demandé ce qu’était l’intersectionalité, ce post répond très bien à ma question, merci pour ça donc.
    Et j’adhère complètement bien évidemment. 🙂

    1. C’était pas le but, mais certes mes positions sont intersectionnelles dans cet article ! ^^
      Tu devrais venir causer sur le fofo, en faisant, forgeron, tout ça…

  3. Je constate -sans grand étonnement- que ton militantisme et ton engagement n’ont pas taris avec le temps. De mon côté, sans doute que les miens ne cessent de s’accroître, car les défis (absurdités?) dans mon cher métier du social sont vastes et périlleux ! (L’exigence de normalité dont tu parles qui promet le respect aux « marginaux » me fait penser à mon propre taff, notamment avec les SDF qui doivent se montrer de bons gentils pauvres pas trop alcooliques et suffisamment souriants, s’ils veulent que l’on consent à les aider). Bon vent, Melle Desliens

    1. Ah oui. Les défenseurs du « bon SDF » me font penser à ceux qui parlent de « bon noir » ou « bon arabe ».
      Tu dois connaître « l’assimilation » qui remplace souvent l’intégration. L’assimilation demande au marginal d’adopter toutes les valeurs, tous les codes toutes les conduites du dominant, même si cela peut lui nuire. Du coup les efforts se font dans un seul sens, pratique.

      Bon quoi de neuf toi ? 🙂

  4. Quoi « de neuf »…Tout est relatif, mais j’va tenter de répondre tout de même! J’ai atterrie dans la jolie petite ville de Clermont-Ferrand il y a un an, et je termine tout juste ma 1ère année de formation d’Éducatrice Spécialisée. Seule avec mes 2 matous, la vie n’est pas si mal. Bye bye

  5. -Au fait-
    J’ignore si tu avais répondu à ma lettre, puisque j’ai déménagé peu après. Si c’est le cas (et que tu souhaite m’en faire part tout de même) dis-le moi je te filerai ma « nouvelle » adresse. Si non, ne prend pas en compte ce message. (mes chars te miaoutent aussi).

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