Le docteur qui attend la bonne réponse.

Je me demande pourquoi les psychiatres reçoivent un paiement pour leur travail au lieu de leurs patients. Bon ok je plaisante mais je sérieuxe aussi un peu. C’est vrai que j’ai souvent l’impression d’amuser les psys, de les divertir. Croyez le ou non je ne viens pas les voir pour cela. Si eux pouvaient me faire sourire de temps en temps au lieu de me donner envie de partir vivre en ermite dans la forêt, ce serait une avancée. Au lieu de cela, à chacune des séances avec mes différents psychiatres (en libéral, en institution…), j’ai eu l’impression d’assurer mon numéro de patient⋅e pendant qu’il observait passivement, soulignant quand il est amusé. (oui, tous mes psychiatres ont été des hommes). (des hommes blancs). (des hommes blancs et riches et mariés, c’est vous dire si ils avaient peu de chance de me saisir). (enfin ou tu peux me saisir facilement si par là tu entends me découper, me mettre dans une poêle chaude et huilée, ajouter de l’oignon hâché menu, de l’aïl, du poivre, du thym et un soupçon de sel).

Au début je n’ai pas saisis la raison de cet amusement. Puis j’ai été interné⋅e de force en hôpital psychiatrique. Là tout s’est accéléré, les enjeux ont changé, car je ne suivais plus une thérapie de mon plein gré avec un médecin de mon choix (choix limité mais choix tout de même) dans le but d’améliorer ma santé, mais par obligation avec un clampin sorti de nul part qui passait par là lors de séances de dix minutes maximum. Pour ajouter au malsain : toute possibilité de sortie de cet hôpital était sous condition d’un accord du médecin, du psychiatre, autrement dit le gardien des enfers. Je ne vais pas radoter car j’ai déjà expliquer en long en large et en travers sur au moins deux article comment ça se passe en HP et pourquoi cela m’a traumatisé⋅e, blessé⋅e, énervé⋅e et poussé⋅e au bout de mes limites. Et ohlala vous le savez, vous qui me connaissez, que mes limites jouissent d’une remarquable élasticité… mais un élastique ça peut craquer aussi. Enfin, ça « pète », rien d’étonnant, la grâce n’a jamais été nelson (mon fort, hoho).

En HP les séances étaient toujours rapides. En face de moi le psy allait alors droit au but. En gros « comment ça va ? ». Voilà, si un jour vous êtes en mission d’infiltration et devez vous faire passer pour un psy, ne faites pas comme à la télé, ne faites ni tests ni tentative d’analyse : demandez comment ça va. Ensuite, patientez. Quand vous voulez des sous, dites que c’est intéressant et qu’on va s’arrêter là pour aujourd’hui, puis, si on vous questionne sur vos pratiques, expliquez que c’est normal puisque vous êtes lacanien. Après avoir maugréé que je m’emmerde, que je suis en rogne et que je veux rentrer chez moi, le psy sortait un formulaire dont je ne connaîtrai jamais le contenu et se mettait à répéter les mêmes question à chaque fin de séances. Il écrivait ou cochait en même temps, il devait s’agir d’une sorte de mémo pour voir si j’ai assez de points pour obtenir une sortie. J’ai été un⋅e cancre au départ. Il a pas sourit du tout en cochant des trucs et il m’a dit que je ne pourrais pas sortir tant que je n’aurai pas fournit d’efforts, tant que je continuerais à refuser d’avancer. Avancer dans quelle direction ? Mystère. Des efforts à quel sujet ? Je ne sais pas plus. Après je retournais à ma routine hospitalière et puis paf re coucou docteur on recommence.

Au fur et à mesure j’ai décelé ce qui lui plaisait, ce qui me faisait gagner des points. Soit il souriait, soit il me regardait. Avec le dernier psy que j’ai eu la bas, celui que j’ai le + fréquenter, qu’il me regarde était vraiment un signe. Le reste du temps il regardait ses papiers ou son écran pendant que je parlais. Alors je me suis trouvé⋅e une vocation : faire sourire le psy. Ainsi j’ai obtenu de sortir de l’hôpital, qu’on arrête enfin de s’obstiner  me prescrire de l’Abilify car personne ne semblait me croire quand j’expliquais à quel point cela me rendait malade, qu’on se décide enfin à reconnaître par écrit que oui, même pour la sécu, le trouble bipolaire étant incurable, ce serait sympa de me classer en ALD pour éviter des procédures inadaptées et ne plus dépendre de ma mutuelle pour le traitement et même, ô espoir, ô Graal, ô sagesse des célestes étoilés, du Tercian. (attention les enfants je ne dis pas que le tercian ça poutre et tout, je dis que ça me convient particulièrement bien, surtout depuis que j’ai arrêté les benzo).

Jouer le jeu… être corporate… les bonnes manière… Je déteste cela. Jouer la comédie est un art, une merveille. Le théâtre, le cinéma, les contes, les jeux de rôle : on joue la comédie pour l’art et le plaisir et pour raconter des histoires, dévoiler des idées. Mais jouer la comédie en permanence en tant que mode de vie, voilà la raison pour laquelle je suis considéré⋅e comme « asocial⋅e ». Mon évitement des groupes de gens et des sorties, ma façon de m’habiller adaptée à mes problèmes sensoriels, mon langage considéré loufoque et que je dois sans cesse surveiller et modifier pour me faire comprendre… mes gestes, mon langage non verbal, mon attitude, mes expressions et jusqu’à ma façon de me coiffer. Jouer la comédie au travail, dans la rue et même chez moi s’il y a des gens ou durant mes hobbies si ceux ci doivent impliquer la présence d’autres personne, est en grande partie ce qui a signé ma fin sociale. Je n’avais plus l’énergie et imaginer ma frustration de voir toutes mes cuillères disparaître dans ce gouffre au lieu d’être attribuées à des tâches utiles, intéressantes, enrichissantes… Mais après avoir craqué pour de bon et léché mes plaies, c’est à nouveau jouer la comédie qui m’a sorti⋅e du pétrin.

Oui docteur je vous respecte (ça va pas non on se connait pas et tu n’as jamais rien fait de respectable que je sache moi)

Oui docteur je respecte votre autorité (basée sur quoi ?)

Oui docteur les médicaments c’est super bien (tu dis ça car tu es de ceux qui ne font pas de psycho-thérapie, c’est un peu faible…)

Oui docteur l’hôpital veut mon bien (objection ! )

Oui docteur si on ne m’attache pas régulièrement je risque d’être dangereux⋅se (mais pitié arrête de dire des âneries même ton interne sait que je n’aurais jamais du être ligoté⋅e de la sorte !)

Oui docteur je viendrai vous voir au CMP (et je l’ai fais, ne prenons pas de risques).

Ah bah il a été tout content. Je ne sais pas si c’est mon QI un peu trop supérieur à la moyenne pour avoir une vie tranquille, ou mon autisme, mais j’ai trouvé cela tellement enfantin que j’ai douté que ce soit possible, je me suis dis qu’il ne pouvait pas être si bête et qu’il me piégeais. Pour tester ma bonne foi. Mais non. Ce mec a littéralement attendu que je lui donne les bonnes réponses à son formulaire que tout le monde peut deviner en peu de temps par élimination, tout bonnement. Fait plaisir au docteur, soit polie avec avec le curé et brosse toi les dents ma chérie. <3

Et puis je suis sorti⋅e et depuis je recherche un médecin à qui je puisse dire la vérité sans qu’il ne le prenne pour une attaque personnelle.

Je cherche…

 

 

6 réflexions sur “ Le docteur qui attend la bonne réponse. ”

  1. Salut, je viens de découvrir ce blog qui est si riche et j’ai hâte de mieux connaitre ton travail.
    Ayant fait interner ma mère (enfin techniquement j’étais mineur donc j’ai trouvé d’abord une personne majeure, et ensuite un médecin après (qui ne se fasse pas manipuler comme un jouet par la puissance de la phase maniaque), ce texte m’a beaucoup intéressé et ému. J’adore comme le personnage de ce récit garde un ton léger.
    N’ayant pas pour ma part pas encore connu l’HP comme patient, et encore moins « d’hospitalisation sans consentement du malade » comme on dit aujourd’hui, je n’ai plus rien à dire … Touchage de bois, mais façon Genki Dama … J’espère que ce personnage trouvera un jour un médecin … euh désolé je plane là … je voulais dire une doctoresse avec qui ça se passera bien !

    1. « ce personnage » n’est pas un personnage, c’est moi. J’espère que ta mère va mieux et n’a pas eu à y retourner…

  2. Je voulais pas impliquer ta personne, par respect pour ton œuvre et pour toi … car je te connais pas du tout aussi. C’est probablement très idiot et typiquement masculin … La résilience de mon éducation de soldat m’étonnera toujours *soupir*.

    Après pour ma mère, dans la vie les « happy-end » n’existent pas. C’est pour ça, peut-être, que je préfère les personnages. J’ai pas gardé les textes que j’ai retrouvé après sa mort (pas lu en fait car trop violent). Ça aurait peut-être pu intéresser une historienne des mouvements féministes et LGBT, mais j’avais cette volonté de la laisser disparaitre. Et puis c’était sa vie de femme persécutée comme les autres, j’ai envie de dire. Ma seconde mère (toujours en vie et en bonne santé malgré les mandales délicates de la vie) me dirait gentiment « laisse cette personne tranquille » si elle me voyait écrire ici, alors je te souhaite une bonne continuation 🙂

    1. OK.
      Tu as lu la série sur l’HP alors ? Quoi d’autre ? J’ai assez eu de retour sur ce blog alors j’aime bien savoir ce que les gens lisent vraiment.

  3. (je te répond mais c’est pas un commentaire, tu peux l’effacer ou pas, comme tu veux) J’ai pas lu encore tes textes sur les HP mais j’ai conscience qu’ils sont important, pour le reste je crois que je butine. Je prend (dans la face) ce que je peux à petit dose (c’est ce qu’on m’a toujours conseillé de faire) En ce moment c’est l’été (ma meilleur période), je découvre tout ce qu’il y a sur le web de nos jours : twitter, tumblr, les blogs … ça a changé, tout ce mouvement ça donne limite le vertige c’est grisant comme une fête foraine 😉 – vu passé ton tw par exemple et ça m’a fait penser à repasser ici – Après voila, je n’ai aucune idée si je suis représentatif ou pas. Je mets plusieurs années à lire un livre. J’ai découvert Camus y a 10 ans et j’avance doucement dans son œuvre, loin d’avoir tout lu de lui, mais j’en suis ravi ! Il me surprendra encore et encore. C’est le même principe avec toi (sans comparaison foireuse ou échelle de valeur, évidement). Voila désolé je fais que des pavés.

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