Pauvre représentation

Initialement publié le 27/06/2015

J’ai commencé à parler de la représentation dans les médias des classes populaires, des prolétaires, du lumpenprolétariat, dans un premier article. J’ai souligné la faible représentation des pauvres ainsi que leur représentation erronée balayant tout problème politique et les soucis de survie.

Aujourd’hui je vais me pencher sur deux autres clichés du cinéma et de la télévision, mais aussi de la littérature.
Pauvre petit enfant riche triste et seul

J’aurais du mal à choisir un exemple en particulier, c’est omniprésent: dans des cartoons, des feuilletons, des films, des romans… Certaines célébrité vont aussi reprendre ce cliché pour se plaindre en nous étalant leurs privilèges. Alors que le sujet de l’enfant pauvre est soit romantisé, soit éludé, soit ignoré, les malheureux enfants riches reviennent très souvent. Le principe est que cet enfant, ado, ou jeune adulte immature (et qui peut se permettre de l’être vu qu’il n’a pas à se soucier de son train de vie), est très riche, peut obtenir tout ce qu’il désire, voyager où il veut, mener les études de son choix, se consacrer à sa vocation artistique, à sa passion, mais est en réalité malheureux car ses parents ne sont jamais là. La mère, soit on la tue, soit on en fait une pimbêche tout le temps prise par les soirées mondaines, ou alors, depuis peu, une travailleuse carriériste et sans piité. Le père, ce sera toujours son travail qui le retient ailleur. Quand il n’est pas au bureau c’est en voyage d’affaire et s’il est présent alors ce sera pendu au téléphone. Impossible de lui parler ou de prévoir quoique ce soit en sa compagnie. Donc enfant riche malheureux aimerait avoir une famille, une vraie, et non pas « juste » une nounou/gouvernante/majordome. Après le développement du problème, l’enfant riche va trouver un enfant pauvre auquel expliquer qu’il a bien de la chance d’être pauvre puisque sa famille est présente autour de lui, aimante, souriante, vivante. Ça fait penser à un bourgeois naïf rêvant d’une vie de bohême…

Mais comment se fait il que la famille de l’enfant pauvre soit si présente ? À cause du néfaste cliché selon lequel quand on est pauvre, c’est par manque de labeur. Les parents pauvres ne travailleraient pas ou très peu et pourraient alors passer du temps chez eux en famille. Quiconque ouvre les yeux sur la société qui l’entoure sans se poser des œillères conservatrices saura que ce sont des balivernes. D’autant plus avec des enfants, les salariés pauvres sont légions, les chômeur⋅ses longue durée passent la journée à courir d’une administration à l’autre, chercher du travail, et assurer des missions d’intérim ingrates. Les prolétaires rentrent chez eux érintés, avec la tête qui bourdonne à cause du bruit de l’usine/du chantier/de la circulation/du super marché/de la gare et n’ont presque plus d’énergie à consacrer à leur famille. Quant aux enfant, ils doivent jouer silencieusement, calmement, pour ne pas fatiguer et énerver leurs parents. Ce tableau là est déjà bien plus proche de la réalité. Pourtant c’est systématiquement l’inverse qui est dépeint.

Tenez, prenez Orange Is The New Black, saison 3 (no spoiler), quand Piper se plaint de sa vie, de son enfance, alors qu’elle a grandit dans un manoir avec une gouvernante à son service. Elle essaye, et dans chaque saison d’ailleur, de nous faire avaler qu’elle a subit une enfance malheureuse sous prétexte que sa mère est égoïste et son père infidèle. Les autres personnages n’en peuvent plus de la complainte de Piper ! D’un autre côté, Nicky a vécu une expérience similaire, sauf que sa mère était complètement absente, sauf quand il s’agissait de lui faire la leçon sur la drogue des années après. Sa mère vivait carrément dans une maison différente et Nicky fut élevée par sa nounou. Mais elle ne sert pas la soupe de l’enfant riche malheureuse dans son château, probablement pour cela qu’elle a des amies, elle…

Autre exemple, sur un autre angle. Vous voyez les séries Arnold et Willie et Punky Brewster ? Ce serait bien de voir des feuilletons avec des enfants pauvres comme elleux non ? Ah oui, mais alors dans ces séries ils leur ont collé des parents riches. Là du coup il s’agit de parents ou tuteurs aimant et attentionnés, présents. Mais il s’agit d’enfants pauvres et orphelins sauvés de la misère. Il semblerait que dépeindre les péripéties d’une famille pauvre soit trop demander. Shameless US ? C’est une blague ? Les parents sont absents car négligents, les ont abandonnés, pas à cause de leurs difficultés. La famille pauvre, encore plus mal représentée que les pauvres solos…

Le problème est de taille en réalité, le message passé par ces clichés :

– présente la pauvreté comme un moindre mal dans la vie, donc pas un véritable mal à combattre;

– prétend qu’un pauvre pourrait choisir de devenir riche simplement en travaillant plus;

– met en avant des problèmes de riches qui ont pourtant toutes les ressources nécessaires à leur portée pour assurer le bon traitement de leurs enfants et gérer leur emploi du temps

– clame que dans la vie soit on a une famille soit on a un « vrai » travail, ça ne vous rappelle pas quelque chose?
Servitude anti-darwin

Les serviteurs, servants, domestiques, employés, majordomes, qui se sacrifient… Les esclaves qui se sacrifient… pour leur maître ! Attention hein, c’est primordial : pas pour leur famille ou leurs collègues, pour leur maître.

Avant le passage du sacrifice, les scénaristes auront pris soin d’amener une scène où læ domestique expliquera être en réalité très heureux⋅se, que faire la poussière en gros c’est sa passion, qu’iel ne sait rien faire d’autre de toute façon, qu’iel maîtrise les bonnes manières ce qui serait une sorte de reconnaissance en soit, et que leur maître les « traite bien » et/ou les a sorti de la misère, de la pauvreté extrême. Maîtres tellement neuneus qu’il leur faut une personne payée, qui va interrompre ses tâches plus importante, pour lui passer son manteau ou apporter son courrier. J’imagine que ces gens là ne tirent pas la chasse.

Pour la suite prenons un évènement : attaque, cambriolage, agression, explosion, catastrophe naturelle. Il est primordial de nous faire pleurer un peu devant notre écran et de nous effrayer. Le protagoniste, qui est naturellement la personne riche, va t il mourir dans d’atroces souffrances ? Non ! Serviteur⋅se Lambda se jette alors à sa place et meurt après avoir eu pour derniers mots ses préoccupations pour la santé et l’aisance de son maître. Je ne sais pas si beaucoup de chiens vont aussi loin en réalité.

Tenez, hier, je me suis infligé⋅e le troisième épidose de Jonathan Strange et Mister Norrell. Eh bien un serviteur (que je ne citerai pas parce que spoiler) meurt après avoir évité à son maître de se prendre un boulet de canon dans la courge. Et ses derniers mots ? Des excuses car il n’a pas pu sauver les précieuses possessions de son maître.

Vraiment ?

Essairaient ils de nous faire croire qu’esclaves et classes populaires ont la servitude dans le sang, savent que leur vie vaut moins, au point d’instinctivement se suicider pour les classes supérieures ?

Ce serait machiavélique un message pareil dans les médias de masse n’est-ce-pas ?

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