Mon gros privilège féminin au travail

Initialement publié le 17/05/2013

Quand on leurs parle de féminisme, les gens pensent aux inégalités salariales et aux violences conjugales. Le second sujet étant glissant à aborder, mettant bien des mecs mal à l’aise, les profanes se mettront généralement à me parler du travail en relativisant, en m’expliquant que je dois prendre de la hauteur, du recul, etc (on en recule jamais assez pour ses oppresseurs, et c’est toujours eux qui sont plus haut), car j’aurais des tas d’avantages, étant une femme.

Ha.

Alors je lui demande de développer, et, même pas gêné, il m’explique que je peux jouer de mes charmes pour obtenir un poste/ une augmentation/ une promotion. Même qu’il le sait, hein, parce qu’un ami de son cousin, dans sa boite, et bin y a une employée qui a eu une promotion, et qu’il y a des rumeurs. Bon, s’il y a des rumeurs hein, on n’a plus qu’à s’incliner…

Je suis une femme. Déjà ça part mal. Je suis née dans un milieu populaire, mes parents et une écrasante majorité de ma famille sont prolétaires. Zut. Alors il se trouve que bien que j’ai tenté de suivre des étude, je travaille depuis mes 17 ans. Et mes jobs, il a fallu que j’aille les chercher, et que j’en accepte des pas confortables. Bah oui, pas de piston pour un petit travail de bureau tranquille dans la boite d’un proche, pas non plus de parent fonctionnaire pour me réserver une place dans une des mairies où j’ai tenté le coup pour des postes saisonniers. J’ai commencé en faisant caissière à Carrefour comme maman et avec une peur bleue de rester à ce poste.
Le journaliste

La première fois que ma féminité et mes attraits auraient pu m’obtenir un job, intéressant de surcroît, je dois vous avouer que je ne m’y attendais pas du tout. Pour commencer,je venais d’avoir 18 ans (♪ Et j’étais laide comme une enfant, forte comme une darooooonne ♫) et ne m’étais pas encore bien habituée à ce que des trentenaires me considèrent comme une adulte, une vraie, qui sait faire cracboumhue.

Je déjeunais seule au Resto U, bondé comme d’habitude, entre deux cours, pressée. Un homme plus âgé m’a demandé s’il pouvait rejoindre ma table. OK. Il a beaucoup causé. Il était en doctorat, il s’appelait Jean. Il avait des tas de choses à me dire, il m’a beaucoup parlé de son magasine, un petit mensuel spécialisé qu’il avait monté. À l’époque, je me destinais au journalisme, donc je buvais ses paroles. Comme je dois filer, on échange nos numéros, car il voudrais voir ce que j’écris. En effet je publiais déjà pour un gratuit associatif. Aaah ma naïveté… J’ai vraiment cru un instant, que moi la prolo, parce que je faisais une rencontre heureuse au resto U, j’allais avoir ma chance dans un vrai journal. J’en ris encore.

Il m’a appelée, il n’a pas parlé boulot. Il voulait qu’on se rencontre, qu’on sorte, m’emmener en voiture, aller au cinéma… Il ne parlait plus de journalisme depuis qu’il avait mon numéro. J’ai finis par comprendre et j’ai poliment expliqué que je ne voulais pas d’une relation de couple avec lui, que s’il voulait embaucher pour sa revue j’étais là, mais pas plus. Il a réagit comme si j’avais rompu. Pendant 3 jours j’ai vu une voiture stationner devant mon immeuble, une silhouette attendant immobile à l’intérieur : la sienne. Parfois un mot, parfois des chocolats, posés devant ma porte, alors qu’il n’avait pas le code de l’immeuble.

J’ai commencé à avoir peur. Vraiment. Je n’étais jamais sortie avec lui, ne l’avais jamais touché bien que lui avait essayé de me toucher, m’avait mis sur la cuisse une main que j’avais vivement repoussée. Il m’a suivie et appelée pendant encore une dizaine de jours qui m’ont paru une éternité. Il était plus âgé, je ne le connaissais pas, je venais de la campagne, il me suivait chez moi, il attendait devant chez moi : imaginez comment je me sentais. J’ai longtemps hésité à appeler la police. Peut-être aurais-je du… Bref, je ne devins pas journaliste. Et pourtant, mon cul lui plaisait. Y a que dans les films que le vieil employeur bedonnant embauche la bimbo pour le plaisir des yeux sans rien demander en échange.
Le misogyne

J’ai grandis, j’ai commencé à oublier cette histoire sordide. J’ai vécu d’autres situations sexistes mais pas aussi graves. Entre temps je m’étais lancée dans le support et la maintenance informatique et j’aimais ça. Quand j’ai du interrompre mes études fautes de moyens, j’ai cherché partout du boulot dans ce domaine. J’avais plein d’expérience professionnelles pour mon âge. Au détour d’un chan IRC, un gus rouspète qu’ils ont besoin d’un nouveau dans leur équipe rapidement. Équipe de quoi ? Hotline et maintenance. Chic ! On cause, il appelle son chef d’équipe, j’envoies mon CV avec une belle lettre, il me convoque en entretien. L’entretien se fait devant toute l’équipe. L’endroit me plaît, les collègues sont agréables. Dans le support, tu bosses rarement deux fois sur les mêmes programmes. Du coup ils m’ont montré leur périmètre et m’ont posé deux tickets que j’ai tenté de résoudre avec ce que je savais. Ma démarche était bonne, il ne me manquait qu’une petite formation par leurs soins. Plus tard, j’apprends que j’ai mes chances, mais qu’ils doivent valider ma candidature auprès du directeur.

Le temps passe. Je relance, on me demande de patienter, que le directeur n’a pas encore regardé mon CV. L’échéance approche, on est vendredi et ils ont besoin de quelqu’un pour lundi. Emmerdé, c’est finalement le gars d’IRC qui vient m’expliquer. Le boss en avait rien à foutre de mon CV, il avait déjà pris sa décision. En voyant mon prénom. Mon prénom féminin. Il aurait déclaré «Je le sens pas». En effet cet homme là est misogyne, tout le monde le sais dans le service. Il a toujours clamé qu’il ne voulait pas de femme dans son service, cependant ses subordonnés avaient espéré qu’il serait plus raisonnable… raté.

Je vais resituer les choses : il n’a pas lu mon CV, il n’a pas lu ma lettre, il n’a pas assisté à mon entretien et à mes essais. Il a juste compris que j’étais une femme et déclaré «je ne le sens pas». Rien à foutre de ma dignité, des droits humains, de l’égalité, monsieur a ses principes. Rien à foutre du travail de recrutement effectué par ses collègues (alors qu’il aurait du le faire lui même). Ah ça ! Ça se savait hein ! Monsieur machin il n’aime pas les femmes au travail, voilà. C’est un directeur alors on ne dit rien, on ne remet pas en cause, on fait comme si c’était pas grave, limite comique ! Jusqu’au jour où il cause une discrimination à l’embauche. Trop tard pour le remettre en cause. J’étais en recherche d’emploi mais je n’avais pas de droit au chômage (aaah, les études…), je n’avais pas de revenu, il me fallait un job rapidement, je n’ai pas pris le temps de porter plainte. Allez savoir pourquoi, un sentiment écrasant m’envahissait, me disait «de toute façon tu ne peux rien contre lui». J’apprendrai plus tard qu’on appelle ce sentiment : oppression.
Deux histoires courtes

Je rentrais tout juste d’Argentine, endettée bien sûr, le moment où j’ai compris que je ne pouvais plus continuer mes études (en + j’avais besoin de redoubler ma L3, une année de galère de plus, osscour !). En rentrant je suis allée visiter mes amis, j’ai passé trop peu de temps avec Robin à Tours (je vis à Lyon)parce que «faut que je rechoppe un job et un appart rapidos, je t’aime, je reviens bientôt». Je ne suis pas revenue bientôt parce qu’il est allé très mal à nouveau et qu’il a fallu être patients touts les deux. Si j’avais su pour quoi je l’avais laissé à ce moment là, j’aurais tout envoyé valser, j’aurais fait faire les 500 bornes à mes affaires pour refaire ma vie dans sa ville, mais on en n’étai pas là, on croyait qu’on se retrouverait sous peu de toute façon. J’allais travailler dans un Pizza Hut. Je voulais faire les livraisons. Mais pas possible, on embauche qu’en cuisine là. Ah OK. Je commence et peu après un nouveau arrive dans la boite : un livreur. Je demande une explication : «ah oui mais en livraison on ne prends que des hommes, tu comprends, les agressions…». Il apparaissait qu’un homme ne se fait jamais agresser, ah bon autant pour moi. Et c’est vrai qu’avec mon casque et la tenue de motard j’aurais eu l’air tellement féminine…

Bref, à la cuisine avec toutes les femmes, dans des cadences infernales, pendant que les mecs entre deux courses rigolaient, traînaient, parlaient de leurs exploits et venaient nous taquiner. J’aimais pas qu’ils me taquinent, j’étais un peu sèche. Les collègues allaient tous se retrouver certains soirs pour une pétanque et boire des coups mais je refusais. J’avais tenté de reprendre les cours en parallèle et ça me prenait beaucoup de temps. Alors dès que j’avais du temps libre, j’étais pendue aux lèvres de Robin et j’essayais de bouger pour aller le voir. Il ne lui restait que quelques mois, mais je ne le savais pas encore. J’ai été renvoyée. Mes collègues avaient parlé sur moi, parlé de moi, à la cheffe. Je n’ai pas eu de motif clair et précis sur mes fautes. Mais apparemment, je n’étais pas appréciée, car je n’étais pas devenue la copine, que je ne venais pas aux soirées, que je n’aimais pas quand les mecs me parlaient mal. Oh la vilaine.

Et puis, cette fois je fais vraiment court, promis, à mon arrivée à Lyon, j’ai tenté de devenir serveuse. Après tous y avait plein de bars entre ma fac et mon domicile, ça aurait été pratique. Peu de bars embauchaient, je n’avais pas été assez rapide. Et puis il y a eu ce bistrot, où le patron est venu, m’a reluquée de haut en bas, en commençant aux genoux et en s’arrêtant au cou. Il n’a pas regardé mon visage, j’insiste. J’avais 17 ans, 1m65, 70 kilos, des petits seins. Il a maugréé en fixant mes seins «Non ce sera pas possible, t’as pas le profil»

J’ai 22 ans. J’ai déjà subi quatre discriminations à l’embauche à cause de mon genre. Et encore, ce ne sont que celles pour lesquelles je suis sûre qu’il s’agissait bien de cela. D’autres employeurs sont plus habiles. Vivement que j’atteigne l’âge où on considère que je DOIS avoir des enfants, je vais avoir encore des tas de trucs à vous raconter !

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