Psychiatrie : Le sous effectif, qu’est ce que ça implique ?

Je souhaite donner des notions plus concrètes de ce que signifie le sous effectif en psychiatrie.

Le mouvement

Si vous voulez vous mettre à jour à ce sujet, je vous recommande de chercher les publications des « blouses noires ». Ces soignants s’unissent et militent pour de meilleures conditions de travail, des embauches et de meilleurs conditions d’accueil des patients. Mais ils avaient tiré la sonette d’alarme il y a des années. La situation s’est dégradée jusqu’à les mener à descendre dans la rue. Il faut bien réaliser que ce qu’ils dénoncent a été crié et répété sur tous les tons depuis des années. Ce n’est pas un phénomène nouveau. Simplement, les Gilets Jaunes ont ouvert la voix à plus de revendications de divers corps de métier et à leur médiatisation.

Côté patient, la négligence

Hospitalisation sous contrainte

Avant la maltraitance, il y a les négligences. Et parfois, elles ne sont pas le fait d’une malveillance mais d’un manque de moyens. Cela signifie que les barrières pour éviter le pire se fragilisent. Prenons l’exemple de l’hospitalisation sous contrainte. Pour ma part, je la trouve déjà trop facile à mettre en place. Mais en plus de cela, rien ne permet de s’assurer que les droits du patient sont respectés. Que l’hospitalisation soit demandée par un tiers (famille) ou par le préfet (en cas de trouble à l’ordre public, de violence, d’intervention de la police…), deux médecins doivent valider l’internement. De plus, ces deux médecins ne doivent pas êtres amis ou travailler ensemble, pour éviter que l’un persuade l’autre de signer le papier vite fait. Par exemple, il ne peut pas s’agir de deux psychiatre d’un même service hospitalier. Mais, comme nous venons de le dire: manque d’effectifs.

On a d’un côté un patient en sale état, des proches ou un fonctionnaire hiérarchiquement important pressés, et pas assez de médecins à l’écoute. Mais aussi : personne pour contrôler. Alors les bizarreries, les erreurs, les « comment ça a pu arriver » adviennent. Pour ce qui est de vérifier après coup… il faut pour cela attendre de passer au tribunal. Or, le juge des libertés n’est saisi que douze jours après l’internement. Près de deux semaines durant lesquels on peut s’arranger pour demander à un confrère d’apposer sa signature pour dépanner. Douze jours pour se relire et corriger les dates et déclarations qui font tache. Pendant ce temps, que peux faire le patient pour se défendre ? Enfermé, mais sans avocat, on lui demandera de témoigner, mais après avoir été lourdement sédaté et privé de communications avec l’extérieur.

Personne n’en sort indeme. La notion du temps se floue, ce qui pèse sur la qualité du témoignage. Et le juge, qui n’a pas été en HP, n’y verra que de l’inconstance. Face au patient: des professionnels qui connaissent les règles, ont tout loisir de parler à leur avocat et à des proches de bon conseil, ont toutes les informations en main. Alors qu’en tant que patient, vous pouvez très bien être maintenu dans l’ignorance du motif de votre hospitalisation, le psychiatre qui vous suit n’a aucune obligation de vous le communiquer.

Læ médecin

Trop peu de médecins, ça veut dire quoi ?

Tu ne verras pas le médecin dès ton arrivée. Si tu le vois, ce sera 5 minutes pour vérifier le plus urgent (ton état général, le danger immédiat). Tu auras des consultations quand on veut bien t’en donner. Elles seront très courtes. Tu auras tout juste le temps de donner tes antécédents. Le médecin ne lèvera peut être même pas les yeux vers toi, il a l’esprit ailleurs.

Les infirmières et aides soignants

Iels sont toujours débordés. Ça veut dire quoi ?

Que les cris restent sans réponses. Et petit à petit, à force d’entendre crier sans pouvoir rien y faire, on n’a pas 6 bras, on s’habitue aux cris.

En psychiatrie, on cri, parce qu’on est enfermé et privé de tout moyen de se débrouiller. Alors on a l’air fou et dangereux. Alors on nous enferme. Alors on reste isolé, en détresse, en souffrance, sans issue. Alors on pleure, hurle, tremble. On a vraiment l’air fou. Alors on prolonge l’enfermement.

Ça veut aussi dire que quand tu donnes un petit signe d’alerte, il n’est pas entendu. Si le médecin a eu des propos douteux, ou des gestes déplacés, tu seras déjà très fort⋅e d’arriver à en parler. Mais si l’infirmière cheffe cri par dessus les autres de se dépêcher, ton appel sera perdu dans la masse. Et sédation aidant, tu n’as plus ce qu’il faut pour t’imposer.

Côté patient, la maltraitance

Læ médecin

Comme il n’y a pas de collègue qui vérifie, pas d’infirmière assez disponible pour passer derrière, pas de contrôle efficace, læ médecin est en position de toute puissance. Ce qu’il décrète fait loi : es tu aptes à vivre librement, en société ?

Bien entendu, il y a d’excellents médecins. Mais les autres, comment on les évite ?

Si on n’est pas fou, qu’on ne voit pas un psychiatre mais un autre genre de médecin, qu’on n’est pas sous curatelle ou liberté conditionnelle… alors on peut cesser d’aller chez le médecin bizarre en qui on n’a pas confiance.

Sinon. On doit le voir, encore et encore. C’est souvent même une condition à la sortie : revenir à son cabinet, et pas ailleurs. Quémander son approbation. En dehors de ces contraintes, il y a le manque de disponibilité des psychiatres libéraux. Des listes d’attente de deux ans, des villes entières sans secteur 1 ouverts aux nouveaux patients.  Alors comment se protège t on du pervers ? De l’incompétent ? De l’expérimental, qui considère qu’il n’a pas à t’informer de ce qu’est ton traitement, au juste. De celui qui te ment en te donnant un neuroleptique qui te laissera des séquelles à vie auxquelles tu n’es pas préparé. Tu es nu⋅e.

Les infirmiers et aides soignantes.

La sédation, les contentions, et l’isolement, sont trop utilisés. Même les soignants le reconnaissent. Comment en arrivent ils là ?

D’un côté, trop de patient. De l’autre, divers moyen de mettre des patients indéfiniment « de côté ». Que feriez vous ?

On n’a pas envie de se dire, devant le miroir « j’ai attaché ce type car c’était plus facile pour moi ». Alors on se convainc, on se répète : il avait besoin d’être attaché. On en arrive à justifier de plus en plus de méthodes violentes. On déshumanise.

On ne peut pas maltraiter les gens sans peu à peu les mépriser ou les détester. On  ne peut pas passer sa journée dans les cris, garder les portes bien verrouillées, et continuer à respecter ces gens qu’on isole.

TW Tentatives de suicides, addictions

Tu es patient⋅e en psychiatrie

Jouons le jeu : tu es patient⋅e en psychiatrie. Il n’y a pas assez de moyens. Tu as attendu 8 mois avant d’obtenir rendez-vous avec un psychiatre. Tu as peur de perdre ton travail car tu es souvent trop malade pour venir, ou que tu dois partir plus tôt. Tu vas d’un CDD à l’autre en croisant les doigts. Ton généraliste t’as donné du Xanax pour les jours difficiles. Maintenant tu en prends tous les jours. Tu es patient⋅e. Tu es comme tous le monde, tu t’es juste un jour senti trop stressé pour dormir, trop déprimé pour travailler. Tu ne pouvais plus sourire ni pleurer, il fallait faire quelquechose.

Ton psychiatre donne des séances de 15 minutes strictement. La première fois, tu as juste le temps de lui décrire ton passé et ta situation rapidement. Puis il t’as prescrit un antidépresseur. Prochain rdv dans un mois. Tu sors de là en pleurs, tu penses que tu ne tiendras pas.

Les effets secondaires de ton antidépresseurs sont surprenant. Tu as appelé ton psy mais il ne réponds pas. Tu as demandé à ta pharmacie qui dit que tu vas t’habituer. Une copine te dis que ça va passer. Les Xanax ne te soulagent plus, car tu as dépassé le délai après lequel une accoutumance s’installe. Ton médecin ne t’avais pas prévenu. Il t’en faut plus.

3 mois de suivi psy, tu n’as pas les moyens de voir un psychologue. Ton AD fait effet mais tu dors mal. Le Xanax ne t’aide plus et en obtenir est devenu une source de stress, sans lui tu coules. Ton médecin maintient que c’est bon, ton psychiatre dit que tu dois arrêter. Les deux ne font pas l’effort de communiquer entre eux.

6 mois de suivi psy, en rentrant du travail, tu as des tremblements et des visions. Tu te vois sauter sous un camion. Tu pleures dans la rue. Tu as honte. Tu cours t’enfermer chez toi pour le week end.

8 mois de suivi psy, ton psychiatre affirme qu’il te faut une psychothérapie. Tu n’en a pas les moyens. Il te parle des CMP. Tu t’inscris. 1 an d’attente.

3 jours plus tard, l’ambulance vient te chercher chez toi, alertée par un voisin qui a entendu des bruits. Tu te frappais la tête.

Tu es aux urgences. Tu te dis qu’on va examiner ta tête, mais au lieu de ça on t’attache à un lit. Tu restes quelques heures seul⋅e. Quand un infirmier arrive, il ne répond pas à tes questions, mais répète que tu dois garder ton calme.Tu as besoin d’un xanax mais personne ne t’en donne.

Tu es envoyé à l’hôpital psy de ton secteur. Tu n’as pas confiance en cet établissement. Tu aurais préféré la clinique recommandé par ta tante. Mais peine perdue, on ne te laisse pas le choix.

Cet hôpital est pire que ce que tu craignais. 3 jours et 3 nuits passent sans que tu ne sortes de ta chambre. Ton téléphone a été confisqué. Tu reçois pour instruction de « réfléchir » et « te centrer sur toi même ». Impossible tant tu es stressé. Qui a prévenu ton travail ? Si tu ne touches pas ton chèque, qui paiera le loyer ? Les contentions t’ont fait mal, on te les a retirées le 3ème jour. Mais tu es toujours enfermé⋅e. On en peut même pas ouvrir une fenêtre.

Combien de temps encore ? Où est tout le monde ? Pourquoi ?

Tu vois le psychiatre. Il est pressé. Il dit que tu aurais tenté de te suicider. Tu nies. Tu te faisais du mal, mais pas comme ça. Tu avais besoin d’aide. Il dit qu’il ne peut pas t’aider si tu ne reconnais pas les faits. Il n’était pas là, qu’est ce qu’il raconte ?

Jour 4, tu appelles. Quelqu’un ? Ohé ? Laissez moi sortir ! Les infirmières en ont marre de toi : arrête de crier !

Jour 6 : Tu sors de ta chambre. Hébété⋅e. Le calmant qu’on t’administre depuis ton arrivée, c’est un autre patient qui finit par te dire ce que c’est. Toi tu n’en savais rien. Le sevrage du xanax s’est fait sèchement car c’est ton psychiatre qu’ils ont appelé, et ce n’est pas lui qui t’en prescrivait. Au moins, tu as eu ton antidépresseur.  Tu revois le psychiatre de l’hopital, pour la deuxième fois en 8 jours. Espoir: tu demandes s’ils ont un  psychologue. C’est un hopital psy après tout. Non.

Jour 8 : Tu revois déjà le psychiatre. 5 minutes après, il conclu : nous pensons que vous pouvez rentrer chez vous, mais pas de bêtise. Vous reviendrez me voir en consultation tous les 15 jours. Vous serez convonqué⋅e par courrier.

Tu n’as pas été soigné⋅e. Et maintenant tu dois gérer le traumatisme d’avoir été enlevé⋅e, sédaté⋅e sans consentement, ligoté.e et isolé.e. Tu as des larmes qui coulent sans que tu te sentes pleurer. Tu trembles. Tu ne sais pas ce que tu as. Tu n’arrives pas à penser.

Jours 9 : tout est prêt pour ta sortie. L’infirmière cheffe te tends un papier : » les droits du patient ». Tu lis lentement, tu es fatigué⋅e et le calmant trouble ta concentration. L’infirmière s’agite : « il faut juste signer ! ». En lisant, tu apprends des choses. Tu avais des droits. Tu pouvais voir une assistante sociale, tu pouvais contacter tes proches, tu pouvais donner un consentement éclairé à ces traitements qu’on t’as obligé à prendre. Puis tu vois : 12 jours. Après 12 jours, un juge des liberté intervient. C’est donc pour cela qu’ils te font soudainement sortir ? Parce que ce qui est arrivé n’aurait pas tenu devant un juge. Tu dis « je ne peux pas signer, ça ne s’est pas passé comme ce qui est écrit ». Elle réplique que si tu veux sortir, tu dois signer. Tu signes.

Tu es dehors. Tu attends le bus. Tu n’as pas d’espèces pour le payer et il n’y a pas de distributeur ici. Un stress inutile en plus. Tu te demandes ce qui serait arrivé si ils n’avaient pas décrété que tu n’était qu’un⋅e foll.  Ta place était aux urgences, passer une radio, examen neuro, puis te voir attribuer une aide psychologique. C’est ce qui serait arrivé dans un système en bon état. Mais ils n’avaient pas d’aide pour toi, seulement le baton. Pour ton problème de xanax, tu aurais vu un toxicologue, mais il n’y en avait pas de disponible. Et l’addiction, c’est encore un autre tabou, le genre qui te conduit en prison si ce n’est pas un médicament mais autre chose. Encore le baton.

Apparament, ton arrêt de travail a été envoyé. Ton employeur t’appelles pour confirmer ton retour. Ça semble iréel. Tu n’es pas en état. Tu dis oui. Tu as besoin de cet argent. Tu ne dors pas de lui nuit, tu es décalé. Tu n’as plus le calmant, mais c’est dur de remonter. Tu n’as plus de xanax. Tu as ton antidépresseur, mais tu n’as pas encore eu le temps de parler à ton psy de tes visions. Alors est ce bien le médicament qu’il te faut.

Tu retournes au travail, advienne que pourra.

Voilà ce que c’est, le « manque de moyen ».

C’est un manque de moyen au sein d’un système qui te traite déjà mal quand il a des moyens. C’est le gouffre.

 

 

 

 

 

1 thought on “Psychiatrie : Le sous effectif, qu’est ce que ça implique ?

  1. C’est pour ça que je me méfie à mort des psychiatres et du personnel hospitalier d’urgence et des HP.
    J’ai déjà lu des histoires similaires et ayant un profil hors de la norme (TSA) je sais que ça me pend au nez si je répond de travers à une de ces personnes.
    Je viens bientôt quitter la France (pour une autre raison), en espérant trouver un territoire plus accueillant, moins validiste et avec de meilleurs moyens.

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